Pentes, dans la maison de Claude Parent, 1974

Interview de Claude Parent, le 11/09/14, 1ère partie

novembre 19, 2014 par Multiples Un


Quelle a été votre première image de l’oblique ?

J’ai eu une sorte d’image mentale au début. C’était cette image qui m’a permis de parler de l’oblique aux autres. C’était un bonhomme sur une pente, droit sur une pente et cette image m’a dominée longtemps. C’était mon argument de vente. Je disais : « vous voyez ce bonhomme, il est droit, stable, il est sur un sol oblique alors qu’il est habitué à un sol horizontal . Qu’est ce qu’il apporte comme image mentale ? Il apporte que quand vous êtes droit sur une oblique, vous êtes appelé par le vide ». Je faisais toute mon argumentation là-dessus dans les conférences. Je l’avais dans ma tête. Quand le bonhomme était sur ce plan incliné, il n’avait plus sa totale indépendance. Il était attiré par le vide.

A quelle période avez vous eu cette image ?

Tout le temps ! Car j’ai commencé à penser à une architecture dans le mouvement. Ce qui m’a amené à cette image, en dehors de la position philosophique que nous avions prise avec Virilio, cette image qui m’a toujours tarabusqué, c’est que nous étions obligé de peser. Le poids devenait un élément qui avait une activité qui vous aidait à vous propulser au lieu d’être un élément contrariant. C’est comme ça que je l’explicitais au début, et c’était mauvais. Les gens ne comprenait pas ça. La chute n’est pas quelque chose qui peut vous amener à une découverte. Non ! Il faut l’ascension ! Il faut l’ascension dans leur esprit. Quand on est au ciel, on monte. Et moi j’argumentais sur la chute sans le savoir. Et je me suis rendu compte qu’il aurait fallu que notre discours à Virilio et moi, tourne autour de la pente mais de manière plus positive que l’appel du vide pour qu’elle soit entendue de manière positive.

Et c’est comme ça que vous conceptualisez l’oblique ?

Oui. Et c’était très puissant, très fort. Dans ma tête je ne faisais que dessiner une pente et un petit bonhomme tout droit qui contredisant cette accroche nécessaire à une pente dominante. Et je crois que c’est comme ça que j’ai eu beaucoup de gens contre moi, contre cette idée. On leur ôtait leur support. Ils n’avaient plus le droit d’être immobile. On les attirait vers eux, vers le bas de la pente. Avant que ça ne devienne un motif triomphant, on ne faisait que monter et descendre… une diagonale, c’était pareil… et au fond, nous possédions un moteur intégré pour l’ensemble de nos mouvements. Avant de passer à ce stade positif, il y a eu un stade négatif où les gens refusaient l’oblique. Je ne comprenais pas, je ne voyais pas pourquoi ils refusaient ça. Ils trouvaient ça comme un accident imposé alors que nous, on montrait que monter une pente c’était extraordinaire d’orgueil, de puissance et d’invention, de domination du monde. C’était par la remontée.

Est ce à dire qu’avant vous il n’y avait que des bâtiments horizontaux et verticaux et qu’avant vous, aucun architecte n’avait compris que l’oblique pouvait devenir en soi un concept ?

Oui ! Prenez l’escalier par exemple. L’escalier est une suite d’addition. On théorisait sur l’escalier, on n’était pas malhonnête. On disait, l’escalier est une suite, une démultiplication des plans horizontaux et verticaux et ce n’est pas oblique. L’oblique était anti-escalier. Sa première victoire et première guerre à ce concept d’oblique, c’est de dire que l’escalier c’est faux, c’est de la mécanique. On a inventé une multiplication des petits plans, on fait des petits sauts mais tout cela n’est pas sérieux, ce n’est pas bien.

Et c’est pour cela que les architectes ont senti qu’on les bousculait. Ce sont eux qui ont le plus combattu l’oblique, ce sont les architectes ! C’était eux qui rigolaient pendant nos conférences. J’arrivais au tableau noir, on m’avait mis une estrade en pente ! Ils m’attendaient ! Je faisais un petit exercice d’équilibre et je ne me vexais pas. Mais j’avais les architectes contre moi.

Et en vérité et à part quelques un qui ont avalé la potion, ils sont toujours fondamentalement contre !

Sauf les génies comme Gehry, qui peuvent écouter ce discours. Il écoute lui, sans forcement s’en servir mais il écoute. Je l’avais rencontré quand il était tout jeune. Il voulait me voir à mon agence de Neuilly, rencontrer ce type qui parle de l’oblique et il est venu ! Je ne savais pas qui c’était à ce moment là, sa réputation n’était pas établie, je connaissais juste quelques-unes de ses maisons individuelles. Quand il est venu me voir, me parler, m’interroger, il s’en souvient toujours. Quand il me croise maintenant, il me dit : « comment ça va ? » et il me montre une grosse touffe de cheveux car à l’époque j’étais coiffé à l’afro (rires) et ça l’avait beaucoup marqué ! « Alors Parent ! » qu’il me dit en montrant mon crâne… Maintenant je n’ai plus un poil sur le caillou ! 

à suivre, deuxième partie…

Interview réalisée par Frédéric Galliano à Neuilly-sur-Seine

 

Pente et petits bonhommes (multiple Multiples Un réhaussé)

Pente et petits bonhommes (multiple réhaussé)

Parent et Virilio, 1968

Parent et Virilio, 1968

Maison de Gaston Drush, 1963

Maison de Gaston Drush, 1963

Pentes, dans la maison de Claude Parent, 1974

Pentes, dans la maison de Claude Parent, 1974

Claude Parent, en coupe afro, au top de la mode 70's...

Claude Parent, en coupe afro, au top de la mode 70’s…